laboratoire libre de recherche en langage cinématographique

Si la personne était un nœud de forces dans un réseau, l’homme un cercle avec un noyau et une périphérie, l’individu est une sorte de polyèdre à facettes, exposé sous plus de facettes à plus de stimulations de l’extérieur, capable de plus de branchements mais plus superficiels. Notre monde est plus superficiel parce qu’il y a plus de surfaces qui sont autant d’interfaces. Le cœur est dégarni, le noyau non pas dur mais vide (ce serait la nipponisation de nos cultures).

Le cinéma, c’est la recherche d’une frontière immatérielle entre deux forces qui poussent, une image nécessairement ‘entre’, alors que la vidéo donne un monde, un autre monde (pas forcément humain) de ce qui est ‘au milieu’.

La crise du cinéma, c’est la crise du ‘entre’.

Je ne serais pas étonné, d’ailleurs, que l’image en prenne pour son grade assez vite. Dès le moment où elle n’est plus une ligne de démarcation, elle perd sa grandeur de cinéma. Finkielkraut, qui n’aime pas le cinéma, oppose le ‘monde des principes’ au ‘monde des images’. Toute la pédagogie godardienne n’aura donc servi à rien. Le cinéma : je me repère dans un monde qui n’est pas (que) le mien. La vidéo : je me perds dans un monde qui n’est que le mien. Se perdre, se noyer, le bain amniotique de la vidéo.

Pour nous, contrairement à ce qu’on a cru, quand on disait ‘politique des auteurs’, c’était le mot politique qui était important, et pas le mot auteur. On n’a gardé que le mot auteur, d’où est venue toute une législation, de ‘droits d’auteur’ ou de choses comme ça… Aujourd’hui, je préfère dire… peut-être un jour je ferai un essai là-dessus… on croit aux œuvres, et moins aux hommes.

Je m’étonne que mon nom soit connu,  alors que sur une centaine de films que j’ai faits... petits ou grands, car je ne fais pas grande différence entre les petits et les grands... en termes de longueur, de métrage...  les films sont peu vus ou peu connus.

Je m’étonne qu’on connaisse le nom, le nom d’auteur, et pas le nom des films.  

Eveillé parfois, je rêve d’un cinéma.

Ce serait le cinéma.

 

Le cinéma, ce rêve éveillé, ne devrait rien à la fatalité du simulacre.

Il ne devrait rien non plus au réel.

Pourquoi le cinéma serait-il condamné à la perte de mémoire ?

 

Les bords du cadre seraient une double limite :

celle du hors-champ, celle du palimpseste.

Les bords du cadre seraient la frontière par laquelle, peut-être, existerait l’espace filmique.

 

Je rêve parfois d’un espace enchanté.

Ce serait un espace filmé, qui se muerait sans prévenir

en espace filmique. 

Un film dont le hors-champ... là, juste à votre droite, monsieur... pourrait être un autre film.

 

Je rêve du cinéma qui m’offrirait enfin d’être au monde,

et en moi-même.

Tour à tour, ou peut-être en même temps, son secret serait de

me rendre à moi-même, et au monde.

 

 

 

 

Il semble bien que les considérations génériques usuelles, qui distribuent les films entre document et fiction, ne sont rien à l’ontologie du cinématographe. On pourrait d’ailleurs faire l’hypothèse que c’est en quête de cette vérité qu’Orson Welles se rendit en Amérique du Sud... Il faudrait revoir It’s all true ! dans cette perspective, c’est-à-dire en songeant que le film aurait tout aussi bien pu s’intituler F for fake… Du reste, le montage-re-montage-tripatouillage que l’on a pu voir dans les années quatre-vingt-dix était sans doute à côté de la plaque, puisqu’il considérait comme un pré-requis que le film devait être un documentaire. Pourtant, entre le peut-être et l’être, il y a le travail d’un artiste. Et si Welles reste à ce jour le plus génial monteur de l’histoire du cinéma, c’est parce qu’il n’a jamais été un technicien.

Remarque : il faut tout de même être quelque peu outrecuidant pour oser monter un film de Welles à sa place… cette évidence ne semble pas avoir embarrassé grand monde (sinon L.S., comme en témoigne un article sur Touch of evil), alors qu’à ma connaissance déjà trois illustres personnages ─ un honnête fabriquant de série Z, un critique de cinéma chevronné, et un technicien hollywoodien émérite ─ se sont obstinés, paniqués qu’ils étaient sans doute devant l’inachèvement propre au travail du jovial grand homme, à lui donner une fin, entendez à lui donner une utilité directe, à le faire entrer dans l’une ou l’autre des chapelles qui régissent le cinéma depuis si longtemps… où l’on retombe sur l’éternelle congère qui nous bouche l’horizon. Les Charybde et Scylla du cinématographe sont bien contre-nature et contre-productifs ─ c’est si cruellement vrai.

Le documentaire va mal. La fiction va mal. Et le cinéma dans tout ça ? Le grand cirque audiovisuel se porte de mieux en mieux, tandis que la production cinématographique est devenue un camp de réfugiés pour des films, paraît-il, de plus en plus nombreux, mais apatrides, et que plus personne ne regarde, ou alors que l’on fait semblant de voir. Surtout, il faut bien l’admettre : des films, comme disait l’oncle Serge, qui ne regardent plus personne. Mais attention ! Ce sont des films qui sont moins que jamais orphelins : on sait qui les a faits, on ne sait même que ça. Du coup, Last Days, l’œuvre la plus libre produite peut-être depuis Un chien andalou, au lieu d’être sifflée, rejetée ou adorée, comme le fut Sous le soleil de Satan,  est accueillie délicatement par la plus courtoise des indifférences, en outre avec respect et déférence pour son ‘auteur’. Elephant, quant à lui, est tout bonnement projeté aux lycéens… par leurs professeurs ! L’invention est efficace : on annule l’effet de l’art à sa source. En d’autres termes : pour mieux rendre l’œuvre impuissante, on castre son spectateur.

Bien sûr on trouvera des précédents : que l’on songe à Teorema, adoubé en son temps par une grande institution catholique italienne : le prix lui-même était à la fois une provocation, et une manière, d’ailleurs presque réussie, de miner l’œuvre en son cœur… à cette restriction près que le sado-maso-schisme assumé de Pasolini n’était pas pour rien dans ce travail de sape.

Il ne saurait donc s’agir de déplorer un changement des temps mais, tout au contraire, de clamer qu’il serait urgent de larguer les amarres.

Et si l’on rouvrait la boîte de Pandore du cinématographe ?

 

Le cinéma se fait en deux temps : le temps de l’enregistrement, et le temps du montage.

L’ontologie du cinéma, ça n’est pas seulement l’enregistrement. L’ontologie du cinéma, ça n’est pas seulement le montage.

Un film est tout au long de sa projection, tout au long du déroulement de la bobine, et à chaque instant de ce déroulement, le résultat de la rencontre entre deux moments antagonistes, au croisement de deux axes : l’axe de l’enregistrement, et l’axe du montage. En d’autres termes : l’axe testimonial, et l’axe linguistique.

D’un côté, horizontal, l’axe linéaire, infalsifiable ─ c'est-à-dire  fiable, digne de confiance ─ du témoignage lumineux, de l’impression photogramme par photogramme d’une durée sur la pellicule par le truchement de la lumière. L’axe de la vérité.

D’un autre côté, vertical, l’axe de l’intervention hétérogène, l’axe du coq-à-l’âne, de la rupture, du parallélisme, de la figure, du signe, du symbole, etc., etc. … l’axe de la signification linguistique. L’axe du mensonge.

(Le couple paradigme/syntagme n’a rien à voir avec le cinéma. Il y a bien du syntagme : tout raccord fait syntagme. Mais quant au paradigme... Alors la caméra serait une épuisette qui glanerait çà et là des fragments de monde… Le monde comme supermarché aux images : c’est le paradigme de l’image télévisée. Donc, quoi qu’en disent les sémiologues, ça n’a rien à voir avec le cinéma.)

Le cinéma, c’est enregistrer/monter, enregistrer puis monter.

Ensuite, assister au montage singulier d’enregistrements distincts.

Faire un bout de chemin avec le cinéma, lui tenir compagnie, lui rendre ce qu’il m’a donné, tâcher de le suivre un peu plus loin en faisant l’école buissonnière.

J’entame un dialogue avec le cinéma, un dialogue en cinéma, avec le cinéma, hésitant seulement à savoir si je veille au chevet d’un moribond, ou s’il s’agit d’une simple excursion dominicale.

Quitter les rivages touristiques,

Rejoindre l’horizon que plus personne ne regarde,

S’y perdre en toute confiance,

Les yeux grands ouverts.

Le côté de Guermantes.

Une excursion estivale. Le temps est bien perdu cette fois. Il reste des clochers, mais qu’on empêche de sonner. Si bien que le temps ne passe plus.

Pour personne.

 

Si vous êtes connecté, en bonne interface, et muni du bon processeur, vous n’avez que faire de tremper une madeleine dans une tasse de thé.